7 principes
du capitulisme

 

j’ai toujours mon portemonnaie contre le cœur
juste dans la poche intérieure de mon manteau d’hiver
comme ça si un jour on me tire dessus
peut-être que ma carte gold à moitié vide
et toutes mes cartes de fidélité
jamais finies
me sauveront
de la
vie

autorisation
de découvert infini
sur tous les contes
de fées

bravo mon fils
aujourd’hui tu viens de réussir
à accepter de perdre sans faire de caprice

puub
tout le monde
a besoin de poésie
mais tout le monde
est rempli de poésie
donc la poésie
est invendable
puub

rater sa
vie pour
réussir
ses rêves

ce matin
j’ai embauché quelques enfants esclaves
pour me faire mon café et alimenter ma tablette
puis j’ai séché tout leur village
en chiant dans dix litres de flotte
et je suis sorti
réchauffer l’atmosphère
au volant d’un diesel
ensuite
sur le lieu de mon travail
j’ai habitué cent trente adolescents
à faire comme tout le monde
puis de chez moi
j’ai arrêté deux fleuves
et j’ai brisé le plus petit atome de la réalité
pour poster un poème sur un blog
qui convertit le monde réel en images virtuelles
tout en bloquant devant une grande télé
avec la femme que j’aime
eh oui
c’est ce poème
et je me sens parfois
un peu coupable
mais globalement
ça va

j’ai
deux enfants
une femme
un bel appart’
SVP donnez-moi
un peu de temps
pour en profiter

 

(2017)

demain

 

j’aurais
vraiment aimé
empêcher le retour de la haine
sauf que là j’ai aqua poney
du coup ça ne va pas être possible
j’aurais
tant voulu
faire reculer toutes ces visions d’un autre temps
apprendre un peu aux gens à penser par eux-mêmes
mais j’ai bobsleigh acrobatique
puis natation hippique alors en fait
il va falloir se débrouiller sans moi
j’aimerais
tellement
militer pour les droits des femmes
défendre l’IVG la PMA ou bien
lutter contre l’homophobie
si je n’avais stage de couture végane
sortie équitation hydroponique
et une leçon de pole dance en milieu naturel
alors j’espère que ça s’arrangera quand même hein
j’aurais
vraiment
souhaité
réduire les inégalités
agir pour les droits des animaux
freiner le réchauffement climatique
me battre pour un monde meilleur
que n’ai-je fixé un autre jour cette pause café-taïchi
pensé à décaler ce fichu cours de boxe câline
cette satanée master class de cuisine récup’
et mon quart d’heure bimestriel de turf thermal ?
j’aimerais
beaucoup
changer les choses
mais aujourd’hui
j’ai déjà bien à faire
alors je le ferai plutôt
demain

t’es triste ?

 

as-tu trouvé ta place
dans la partie de Tetris
des embou-
teillages
ce matin ?

je veux dire tu
préfèrerais t’insérer
dans le flux infini
ici ou plutôt là ?

file de
gauche
ou de
droite ?

si tu atteins la bonne case de la ligne d’horizon
celle-ci disparaît-elle en allumant son clignotant ?

t’es triste
dans ton
âme boy ?

oh t’y
penses
au pied
des bâtiments
qui s’amoncellent
ou tu
bloques
la route ?

 

(2017)

       Grâce à la poésie, je me sens riche. Balade sur une avenue bordée d’arbres couverts de billets verts. Toute une journée à récolter l’or des premières feuilles de l’automne. C’est niais, mais même au fin fond de la nuit, une étoile nous éclaire toujours, en brûlant des métaux précieux. D’ailleurs on peut toujours gratter un vrai ticket gagnant à chaque fruit du hasard cueilli. Suffit de voir le monde comme un diamant, limpide, bien ciselé, géométrique. Chaque seconde est une pièce d’orfèvrerie, qu’un milliardaire imaginaire règle à chacun, par chèque en bois de charme. Tournée d’ivresse pour qui sait boire cette bière dorée. Paiement à volonté, sans contact accepté : quand la carte bleue du ciel infini frôle mes terminaisons nerveuses, je ne suis jamais à découvert.

 

(relevé de contes)

manif pour moi

 

le premier
c’est mon papa, pianiste végétal
qui fait fleurir les orchidées
juste en les effleurant à peine
du bout des doigts
le deuxième
était le premier compagnon du premier
il nous avait construit une grande cabane en bois
toute colorée et habitait dans un ranch de cowboy
où nous avions chacun notre poney
le troisième
fut le second mari de ma mère
il jouait de la cornemuse
plantait des clous dans le garage
était sympathique mais sans plus
le quatrième
et troisième compagnon de ma mère
était bègue et chanteur d’un groupe de rock
on aimait bien hurler des tubes de Nirvana
dans sa 2CV à cent à l’heure sur l’autoroute
le cinquième
c’est le second compagnon de mon père
un passionné de plantes qui vit dans un jardin d’Eden
et connaît soixante-dix fois mieux les Écritures
que ceux qui vont manifester contre les « parents différents »
quant à ma mère
c’est une femme de théâtre
peintre et même légèrement musicienne
elle a gardé l’entrée du royaume des p’tits vieux
pour qu’on ne manque de rien pendant presque trente ans
en tout
j’ai eu
ces cinq papas
et une maman béni.e.s du ciel
dans ce pays de tolérance
je vais très bien merci pour tout
et la réponse de cette charade
c’est
moi

 

 

tu sais
le ciel

ne commence pas précisément

à 776 km
au-dessus
du sol

tes deux
poumons
en sont pleins
et ta tête est
plantée dedans

pourquoi ne pas ouvrir
la main en attraper

un bout

et te le replier
discrètement
dans la poche ?

(avant de
retourner
ramper
au fond)

hein ?

 

 

(2017)

 

 

 

     Deux de mes poèmes sont aux côtés des textes de 72 autres poètes dans le dernier n° de la bien belle revue Bacchanales, illustrée par Yves Olry, éditée par la Maison de la poésie Rhône-Alpes, et dont le thème était les frontières. Sélection en images, je n’ai eu que l’embarras du choix…

(textes de Pierre Soletti, illustrations d’Yves Olry sur la dernière photo)